LAHSINI ISMAIL
Entreprendre est une declaration de foi en demain

POUR UN ENTREPRENEURIAT À IMPACT

Dans cette tribune je défends un entrepreneuriat à impact, créateur de valeurs économiques et sociales, dans un environnement des affaires assaini.

Cet article a été initialement publié dans le n° 896 du  13/03/2020 au 19/03/2020 du magazine TelQuel avec le titre «Comment l’entrepreneuriat peut-il contribuer au nouveau modèle de développement?»

A l’heure où une l’initiative royale, Intelaka, le programme intégré d’appui au financement de l’entrepreneuriat, donne une impulsion certaine à la création d’entreprise dans le cadre d’un dispositif de financement ambitieux, qui vient en rupture avec les mécanismes adoptés dans le passé (coût du crédit, procédure accélérée, absence de garantie personnelle et accompagnement), une question se pose. Comment faire en sorte que ce formidable appel d’air soit le plus optimisé possible et contribue efficacement à la refonte de notre modèle de développement ?

Cette question semble appeler une réponse simple : les entrepreneurs créent de nouvelles entreprises, et les nouvelles entreprises créent à leur tour de nouveaux emplois et peuvent même augmenter la productivité grâce aux innovations en business model et en technologie.

Suivant ce raisonnement, l’entrepreneuriat se retrouve de plus en plus au cœur de différentes politiques et programmes de développement économiques dans notre pays. Les pouvoirs publics et les acteurs socio-économiques y voient principalement un moyen pour lutter contre le chômage des jeunes. Cependant, la réalité est plus compliquée.

Malgré les efforts déployés, l’impact sur la création d’entreprise et la création d’emplois reste faible. On crée peu d’entreprises et nos entreprises créent peu d’emplois et encore moins de “vrais” emplois de qualité.

Tout simplement, parce que les entreprises innovantes, qui sont le véritable moteur de création de richesse, de croissance et d’emplois, sont peu nombreuses. Si on ambitionne de faire de l’entrepreneuriat un moteur de développement et de croissance économique nous devons miser sur le bon type d’entrepreneuriat.

Entre-précaires vs entrepreneurs d’opportunité

Une distinction majeure s’impose, dès lors, entre l’entrepreneuriat par nécessité, socialement nécessaire, mais sans impact économique durable, et l’entrepreneuriat d’opportunité. Entreprendre par nécessité c’est se résigner à entreprendre par manque d’opportunité d’emploi ou de moyens de subsistance.

Malheureusement, ce type d’entrepreneuriat n’a jamais donné de résultats positifs nulle part dans le monde. Pire, selon la Banque Mondiale, plus de la moitié des entrepreneurs par nécessité vivent sous le seuil de pauvreté. Encourager ce type d’entrepreneuriat revient à créer une nouvelle catégorie d’entre-précaires : des entrepreneurs, mais pauvres.

À l’opposé, l’entrepreneuriat d’opportunité est un choix volontaire de démarrer une nouvelle entreprise après avoir identifié une opportunité commerciale inexploitée ou sous-exploitée. La bonne nouvelle c’est que, selon le Global Entrepreneurship Monitor Maroc (GEM), nous disposons d’un réservoir important d’entrepreneurs d’opportunité. La mauvaise nouvelle est que seulement 6% de nos porteurs de projets passent à l’action par peur de l’échec.

Un constat alarmant qui se confirme au fil des ans et qui peut traduire deux problématiques majeures : un manque flagrant de leadership entrepreneurial doublé d’un environnement des affaires hostile aux entreprises en démarrage en général et à celles innovantes en particulier.

Où sont les viviers d’entrepreneurs ?

Les différentes initiatives et programmes d’encouragement de l’entrepreneuriat, bien intentionnées, ciblent prioritairement les jeunes, les étudiants, les diplômés à la recherche d’emploi, les chômeurs, les personnes en situation de vulnérabilité économique et sociale en leur demandant plus qu’ils ne peuvent donner.

Or, malgré quelques réussites exceptionnelles, ces profils n’ont pas les qualités personnelles et professionnelles pour créer des entreprises pérennes et surtout les amener à se développer. Le vivier d’entrepreneurs à impact dont a besoin notre pays se niche dans les grandes entreprises nationales et multinationales. Ce sont les cadres en transition.

Ces cadres qui arrivent à maturité personnelle et professionnelle après des années d’expérience et qui sont à la recherche d’un nouveau projet de vie. Au fil des ans, ils ont pu développer plusieurs atouts (une meilleure connaissance d’eux-mêmes, une maîtrise technique d’un métier, une vue globale d’un secteur d’activité, un capital social, etc.), mais aussi pas mal de frustrations. Au moins trois de ces frustrations peuvent se transformer en énergie entrepreneuriale positive.

1) Les cadres à la recherche d’une meilleure qualité de vie : les entrepreneurs lifestyle

Certains choisiront d’émigrer alors que d’autres rêvent au contraire d’un retour aux sources. Après des années à Casablanca ou Rabat, certains essaient de se réinstaller dans leurs régions natales et contribuer à leur développement. Imaginez le potentiel en “élite” locale et rurale qui fait cruellement défauts à nos territoires.

2) Les cadres à la recherche de sens : les entrepreneurs sociaux

Ces cadres sont à la recherche de sens et d’impact social, ce qu’ils ne retrouvent pas dans la mission ou l’action des organisations dans lesquelles ils évoluent.

Ces profils veulent s’attaquer à des problématiques sociales, environnementales et économiques, mieux servir des populations vulnérables et réduire les inégalités en choisissant la voie d’un entrepreneuriat plus solidaire et inclusif.

3) Les cadres à la recherche d’opportunités : les entrepreneurs pirates

Ces cadres, non conformistes, rebelles, font souvent face à l’incapacité de leur management à prendre des risques et à sortir de la logique de rente. Innovateurs, ils sont capables de transformer de nouvelles opportunités et de faire preuve d’agilité entrepreneuriale.

Nous en avons besoin d’abord pour sauvegarder les entreprises familiales en phase de transmission mais sans projet de relève entrepreneuriale. Ils sont aussi capables d’aller chercher du chiffre d’affaires à l’export.

Cadre de vie agréable pour business viable

Ce leadership entrepreneurial n’a besoin ni d’être identifié ni accompagné de façon spécifique pour se libérer. Il a besoin d’un cadre viable où prospérer.

On peut phosphorer à volonté et imaginer des programmes chocs et des initiatives spectaculaires et disruptives pour créer ce cadre, mais l’impact ne sera jamais au rendez-vous sans avoir assaini au préalable les fondamentaux de l’environnement des affaires : lutter contre les rentes, la corruption, la concurrence déloyale formelle et informelle, renforcer la justice commerciale et les modes alternatifs de résolution des conflits commerciaux, trouver une solution radicale aux délais de paiement, rendre disponible une main d’œuvre qualifiée capable d’apprendre et de se former tout au long de sa vie, etc.

Lors d’un récent voyage d’études et de benchmark de l’écosystème entrepreneurial aux Pays-Bas, l’économie la plus performante de l’UE, les représentants de la région d’Amsterdam expliquaient le rôle des acteurs publics locaux dans la promotion de l’entrepreneuriat.

On peut résumer ce rôle en une idée très simple : le cadre de vie est à prendre en compte avant le cadre économique. Pour intéresser, attirer et retenir ces profils d’entrepreneurs à impact, nos territoires, régions et villes, devraient travailler à créer un cadre de vie agréable. Créer les conditions d’épanouissement aussi bien personnelles, familiales que professionnelles pour rendre la vie agréable avant de réfléchir à rendre le business viable.

La contribution des entrepreneurs, créateurs de valeur économique et sociale, sera déterminante pour la réussite du nouveau modèle de développement de notre pays. Les entrepreneurs, optimistes par défaut, peuvent aider notre pays à réapprendre à rêver, rêver ensemble et travailler pour créer un meilleur avenir.

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